Père Chollet 28 Juillet 2019

St Pierre 27 juillet 2019 18h30, 28 juillet 2019 11h.

 

            Pour bien se situer dans l’esprit de la liturgie de ce dimanche, il est important de bien recevoir le texte de l’épître aux Colossiens qui nous est proposé. Nous sommes invités à redécouvrir ce que c’est qu’être baptisé : »Frères, par le baptême vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui. » Quelle que soit l’authenticité de l’épître aux Colossiens, nous reconnaissons un écho du chapitre 6 de l’épître aux Romains : « Par le baptême en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle. » La tradition paulinienne du sens du baptême est donc fortement enracinée dans la vie des Églises de la 2ème moitié du 1er siècle.

            La question qui se pose à nous est donc double : tout d’abord, sommes-nous bien nous-mêmes ancrés dans cette tradition ? Et ensuite, finalement, qu’est-ce que vivre comme un baptisé ? Qu’est-ce que cela change dans notre vie ?

            L’épître aux Colossiens, cette petite communauté d’Asie Mineure, qui n’a vécu que quelques années, entre le temps de sa fondation vers les années 45-50, dans l’orbite de la grande communauté d’Éphèse, et celle de sa disparition vers 60-61 à la suite d’un grave tremblement de terre précise bien le sens de ce sacrement primordial qu’est le baptême : « Vous étiez des morts... Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ...il a annulé le billet de la dette en le clouant à la croix. La célébration du baptême, bien que ses rites soient simples, a une portée immense : elle nous fait bénéficier de l’œuvre rédemptrice du Christ, nos péchés sont pardonnés. La croix est à jamais à la fois l’instrument de la mort du Christ et la manifestation de son amour incommensurable pour nous, elle est donc arbre de vie. Essayons d’y songer lorsque nous contemplons un crucifix : le Christ a été réellement étendu et cloué sur la croix, il y est mort et de son côté ont coulé l’eau et le sang, comme le rappelle St Jean. Mais le Christ n’est pas demeuré prisonnier de la mort, il a resurgi par la force de l’amour de Dieu, et Dieu nous a donné la vie avec le Christ.

            Notre existence, par conséquent, doit être une actualisation toujours renouvelée du mystère du baptême. N’oublions pas que le baptême, au sens littéral, est un plongeon. Un plongeon n’est jamais anodin ! Ce sacrement de l’initiation (avec les deux autres qui lui sont liés, confirmation et eucharistie) doit irradier dans toutes les dimensions de notre existence et nous inciter, en nous en donnant les moyens spirituels, à vivre à l’image du Christ. Les lettres de St Paul ne cessent de revenir sur ce point. Il y va du sérieux de notre engagement et de nos choix de vie, même si rien n’est jamais perdu et que le plus grand pécheur peut toujours recevoir le pardon qui, dans le sacrement de la réconciliation, découle d’ailleurs du baptême.

            Des aspects essentiels de la vie de baptisé nous sont d’ailleurs proposés par les deux autres lectures de la messe.

            La première lecture est évidemment bien antérieure à la révélation du baptême, mais néanmoins elle met sur la voie de la relation authentique avec Dieu. On pourrait y voir une scène orientalisante, écho des marchandages courants dans ces contrées. Ce serait un peu court d’en rester à cet aspect anecdotique, de même que dimanche dernier il fallait dépasser la simple dimension de l’accueil propre aux nomades dans le désert.

            La relation entre Abraham et son Dieu telle que traduite dans le texte est tout-à-fait étonnante. D’après le texte, qui n’hésite pas à donner à Dieu des traits très humains, celui-ci veut descendre pour faire son enquête à propos de Sodome et de Gomorrhe. Rappelons-nous la manière dont Dieu nous est présenté dans les chapitres 2 et 3 de la Genèse au moment du drame du jardin d’Eden, nous sommes dans la même couleur littéraire. Le trait le plus remarquable est certainement le climat de familiarité qu’entretiennent Dieu et ses créatures. Dieu, tout créateur qu’il est, est prêt à entrer dans un dialogue de salut avec Abraham, qui n’est pourtant qu’une créature. Nous avons là une étape importante dans la révélation de la personne de Dieu : sommes-nous prêts à nous situer avec autant de hardiesse et de confiance dans le rôle d’intercesseur assumé par Abraham, et avec autant d’insistance ? Les exégètes l’ont bien souligné, « Abraham est le type du fidèle qui s’adresse à son Dieu devant lequel il n’est rien : »Moi miséricorde infiniment grande et soulignent d’un autre côté le rôle qui suis poussière et cendre » dit-il au verset 27, mais dont il se sait aimé. » Les réponses successives du Seigneur à Abraham prouvent cette véritablement sauveur des saints dans le monde. L’intercession possède une réelle puissance dans le monde et nous pouvons nous réclamer et nous inspirer d’Abraham pour tenter, dans les circonstances nécessaires, de susciter ces dix justes qui auraient permis à la cité tout entière d’être sauvée. C’est une question posée à chacun, mais aussi à toute l’Église dont la mission est, entre autres, de prier pour que le monde reste fidèle à sa vocation de création divine. L’Église doit intercéder pour le monde, c’est par exemple la fonction de la prière universelle au cœur de la messe.

            Le début du chapitre 11 de l’évangile selon St Luc, lu aujourd’hui, nous permet de comprendre que la vie de baptisé est une vie où la prière tient une grande place, comme dans la vie de Jésus lui-même. Remarquons que la transmission du Notre Père, chez St Luc, se fait dans un contexte tout-à-fait différent de celui de St Matthieu. C’est parce qu’il a vu Jésus prier qu’un disciple demande au maître de leur enseigner à faire de même. En réponse, Jésus donne le modèle de la prière authentique, sous une forme légèrement plus brève que la formulation de St Matthieu , elle, s’est imposée dans la prière liturgique dès les communautés chrétiennes primitives (le recueil catéchétique appelé Didachè, au 3ème siècle, l’atteste) : il n’est pas question, par exemple de « faire la volonté de Dieu », on ne demande pas d’ »être délivrés du mal » ; le pain dont il est question est demandé dans la durée et non pas simplement « pour aujourd’hui ». Mais ce pain n’est pas seulement du pain ordinaire et l’adjectif qui le qualifie a été plus ou moins oublié dans la traduction.

            Je n’en dis pas plus sur ces différences qui sont autant d’indices de la richesse de la tradition des paroles de Jésus conservées dans les diverses communautés fondées par les Apôtres. Tout en se débarrassant éventuellement d’éléments peu sûrs et que l’on retrouve parfois dans la littérature apocryphe, la tradition apostolique n’a pas hésité à laisser coexister des variantes qui s’enrichissent mutuellement !

            Après ce modèle essentiel de , chanté à pleine voix par les foules ou murmuré dans le secret du cœur, Jésus propose une petite parabole (vv 5 à 8) non dénuée d’humour sur le succès de la prière insistante. L’accent est mis sur la nécessité de prier toujours, sans se laisse rebuter par un échec apparent. Dieu sait ce dont nous avons besoin, mais nous, nous avons besoin de temps pour nous ajuster à la volonté de Dieu sur nous... On saisit la vraie portée de cette insistance lorsque l’on met en surimpression les longues nuits de prière de Jésus, et en particulier la nuit d’angoisse à Gethsémani.

            Grâce à Luc, le baptisé sait qu’il peut prier pour demander la conservation de la foi (voir ch. 18, v 8), pour ne pas entrer en tentation (22, 40.46). Il ne faut pas prier pour demander le boire et le manger –qui sont nécessaires à la vie quotidienne, Dieu le sait-, mais la venue du royaume. Dieu ne donne pas de choses nuisibles ou dangereuses, symbolisées par le serpent et le scorpion, mais il donne l’Esprit Saint qui fait de nous des fils adoptifs et nous permet de crier Abba, Père : c’est le cri du baptisé conscient des dons qu’il a reçus gratuitement. AMEN

 

                                                                                              Pierre Chollet