Père Chollet 24 novembre 2019

23-24 novembre 2019. St Pierre 9 h., St Jacques 11 h. Solennité du Christ, roi de l’Univers

 

 

            L’histoire de la royauté en Israël est assez complexe : celle-ci n’a été établie qu’après la période des Juges , les chefs charismatiques qui ont succédé à Moïse et Josué, et dont le dernier est le prophète Samuel. A lui est revenue la tâche de donner l’onction royale à Saül. A Saül, dont le règne est finalement désastreux succède David, fils de Jessé, qui exerce sa royauté d’abord sur les tribus du Sud, avec Hébron pour capitale, puis, en s’installant à Jérusalem, sur l’ensemble des douze tribus, y compris celles du nord, désignées par le nom « Israël ». C’est l’objet du court passage du 2ème livre de Samuel que nous lisons aujourd’hui.

            En dépit d’un certain nombre de manquements à la loi du Seigneur, la personne de David et son règne, comme celui d’ailleurs de son fils et successeur Salomon, représentent dans l’histoire du peuple d’Israël des moments fondateurs et indépassables. La lignée de David, même lorsqu’elle a été interrompue, ce qui a été le cas avec l’exil à Babylone, n’a jamais manqué de marquer fortement la réflexion théologique et l’attente d’un « Fils de David » concentrait les espoirs du peuple, en particulier aux époques de domination étrangère.

            Au temps où Jésus vivait en Palestine, l’occupation du pays par les Romains rendait d’autant plus vive l’espérance de voir se lever un libérateur (n’oublions pas que depuis la mort d’Hérode dit « Le Grand », il n’y a plus de roi en Israël, les Romains ont supprimé cette fonction et ont simplement nommé ses fils et successeurs « tétrarques ») et certains, y compris dans l’entourage de Jésus, pensaient voir en celui-ci le restaurateur d’une dynastie nationale : »Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ?», demandent les Apôtres à Jésus après la résurrection et juste avant son ascension auprès de son père.

            Jésus, nous le savons, même s’il n’a jamais récusé le fait d’être appelé « Fils de David », donc de situer dans la lignée royale, (et les évangélistes Matthieu et Luc ne manquent pas de le signaler dans leurs généalogies) a toujours refusé les tentatives de transformer son message de renouvellement de la vie en programme politique : quand on a voulu faire de lui un roi, il s’est dérobé pour se réfugier dans la montagne. En fait, la découverte du sens de sa royauté, c’est dans les récits de la Passion que nous la trouvons : »Es-tu le roi des Juifs ? », interroge Pilate pour résumer les accusations portées par les membres du Sanhédrin ; « C’est toi qui le dis », répond Jésus (Luc, 23, 4).

            Et l’on comprend très bien que pour clore cette année liturgique où c’est le récit de St Luc qui nous a accompagnés dimanche après dimanche, l’Eglise ait choisi comme évangile un passage propre à ce texte, le dialogue entre Jésus et les deux « larrons », comme on dit, les deux brigands crucifiés avec lui, puisque les exécutions publiques concernaient en général plusieurs condamnés à la fois. Dans ce récit, Jésus apparaît comme le juste souffrant qui manifeste sa liberté et sa souveraineté. Il ne s’agit pas d’une exécution banale ! Comme dans le récit selon St Jean, la mise en croix est ici une exaltation où Jésus va révéler sa véritable nature.

            Le récit commence par le rappel des sarcasmes à l’encontre de Jésus : « Les chefs tournaient Jésus en dérision «, accompagnés par les moqueries des soldats et les injures de l’un des malfaiteurs : »Qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu ! » Ces scènes de raillerie sont l’accomplissement de la prophétie du psaume 22, 8-9 : »Tous ceux qui me voient me bafouent... il s’est remis au Seigneur, qu’il le libère... » Cette présentation renvoie également à deux scènes du début de l’évangile qui prennent valeur de prophétie, celle de la tentation, où Jésus a refusé de se sauver lui-même et celle de la synagogue de Nazareth où les compatriotes refusent d’accueillir les prétentions messianiques de celui qu’ils ne considèrent que comme le fils de Joseph.

            Ce qui est motif de raillerie pour certains va se révéler occasion de salut pour l’un des deux malfaiteurs par le biais d’une prise de conscience d’une part : »Pour nous, c’est juste...Mais lui, il n’a rien fait de mal » et d’une prière de demande d’autre part : »Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume », c’est-à-dire dans la réalité céleste inaugurée par la prédication du Seigneur. Jésus répond par un Amen solennel et il promet au bon larron d’exaucer sa demande. Par la foi et la communion avec Jésus, l’heure de la mort devient l’aujourd’hui du salut. Jésus entre par sa mort en possession de la royauté céleste que lui confie le Père, celle qu’il a déjà exercée sur terre, sans que ses adversaires le reconnaissent. Elle est la perfection de son amour et lui-même ne cesse de nous précéder comme le bon pasteur sur le chemin qui conduit au Royaume. C’est évidemment pour nous un grand motif d’espérance, n’hésitons pas à faire nôtre la prière du « bon larron » !

            Le texte ne nous le dit pas, (St Luc aime bien nous laisser dans l’incertitude au sujet de quelques personnages qu’il met en scène de manière secondaire dans ses paraboles, songeons par exemple au frère aîné de la parabole des deux frères et du Père miséricordieux dont nous ne connaissons pas la décision finale) mais nous pouvons souhaiter que l’autre malfaiteur ait à son tour été touché par les propos de son compagnon et ait finalement remplacé ses injures par une humble supplication qui lui vaudra, à lui aussi, l’entrée dans le Royaume...

            Comment, après ces quelques brèves réflexions, ne pas entrer dans l’esprit d’action de grâces auquel nous invitent le psaume 121 et la lettre aux Colossiens ? Le psaume nous fait contempler la ville sainte, siège du droit, ville de David, et par conséquent directement en lien avec la royauté du Messie attendu, ville de l’unité restaurée où chacun peut trouver sa place. L’hymne christologique de l’épître aux Colossiens, quant à elle, a vraisemblablement eu une existence indépendante (Pensons au cas analogue de la fameuse hymne du chapitre 2 de l’épître aux Philippiens) avant d’être insérée dans le corps du texte après une première action de grâce pour l’annonce de l’Evangile et une prière pour la communauté locale.

            Cette hymne à la souveraineté du Christ se comprend parfaitement pour deux raisons, l’une, politique et sociale : le pouvoir est exercé par l’empereur romain, dont on sait qu’il aura de plus en plus la prétention de se faire adresser un culte ; l’autre, religieuse : d’après le chapitre 2 de l’épître, les Colossiens avaient tendance à se soumettre à des « Autorités et des Pouvoirs » pseudo-spirituels, à se complaire dans des dévotions et un culte des anges, à se plier à des règles qui sous prétexte de religion, n’aboutissent, comme le dit l’auteur, qu’ « à contenter la chair ». Il était donc urgent de réaffirmer la primauté du Christ en tous domaines. C’est l’objet de l’hymne qui chante le Christ comme créateur et rédempteur et a toute sa place dans la liturgie de cette solennité du Christ non seulement Roi, titre qui pourrait

être ambigu, mais vraiment « Roi de l’Univers ».

            Dieu le Père nous a fait passer des ténèbres à la lumière, c’est-à-dire qu’il nous a libérés des entraves du péché en nous introduisant dans le Royaume de son Fils. Et avec des termes qui ne sont pas évoquer le prologue de l’évangile selon St Jean, le texte évoque d’abord le rôle du Christ dans la constitution du monde : »Tout est créé par lui et pour lui ». Il ne remplace pas Dieu, mais il est son image et »Dieu a jugé bon qu’en lui habite toute plénitude » ; on pourrait dire, pour comprendre cette formulation assez complexe, qu’en Jésus, Dieu se livre totalement et déploie toute sa puissance créatrice. En opérant la réunification, la réconciliation de l’univers avec Dieu, Jésus parachève la Création. Concrètement, cela se manifeste par le fait que le Christ est « la tête du Corps, la tête de l’Eglise », car l’Eglise est la communauté de ceux qui reconnaissent et acceptent cette puissance créatrice.

Acceptons-nous donc de faire partie de ce corps, de cette Eglise, pas seulement comme l’adhérent d’une société quelconque, mais d’une manière rendue dynamique et vivifiante par le Christ lui-même ? Acceptons-nous d’être rendus libres par la souveraineté du Christ qui nous a libérés du péché ? Acceptons-nous de témoigner à la face du monde de cette primauté du Christ dont la reconnaissance peut seule apporter la paix à tous ? C’est toute la question de la mission de l’Eglise et de chacun d’entre nous. Que les initiatives missionnaires de notre paroisse nous soutiennent et nous envoient dans ce monde auprès de nos frères et sœurs !

                                                                                                                      Pierre Chollet