Homélie du 29 mars 2020 - Père Chollet

29 mars 2020. 5ème dimanche de Carême.

 

Aujourd’hui, 5ème dimanche de Carême, nous lisons le troisième des grands récits emblématiques qui jalonnent la première partie de l’évangile selon St Jean et sont reliés par la présentation d’autres signes qui sans cesse nous invitent à nous poser la question de l’identité du prophète galiléen, lui qui d’ailleurs est  en butte  à l’hostilité  croissante des autorités religieuses de son peuple.

Les deux premiers récits, celui de la rencontre avec la femme de Samarie auprès du puits de Jacob et celui de la guérison de l’aveugle-né sont fondés sur des rencontres que l’on pourrait croire fortuites, si l’on n’y voyait pas la main de la Providence, et tant la femme que l’aveugle guéri resteront anonymes, à moins que nous ne nous reconnaissions en eux. Quant à Jésus, il restera à jamais pour l’un et l’autre celui qui a changé définitivement le cours de leur vie. Des professions de foi, en conclusion de chacune des deux compositions,  donnent d’ailleurs leur tonalité ultime à chacun de ces récits : »Nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » en fin du chapitre 4 ; « Crois-tu au Fils de l’homme ? » (...) « Je crois, Seigneur » en fin du chapitre 9. Ces professions de foi, intégrées à la liturgie dominicale de l’Eglise sont aussi destinées à nourrir le cheminement des catéchumènes en route vers le baptême.

Avec le récit de la résurrection de Lazare, nous sommes dans un climat totalement différent ; certes la finalité de ce troisième texte est d’amener les différents acteurs (dont nous, lecteurs, sommes aussi) à reconnaître en Jésus le maître de la vie et de la mort,  par le signe accompli qui lui même doit être compris comme une anticipation du destin qui attend le Nazaréen. Mais nous sommes d’abord invités à pénétrer dans l’intimité d’une famille confrontée à la maladie et au deuil, ce qui évidemment dans les circonstances actuelles nous touche particulièrement ! Par ce biais, nous redécouvrons un aspect de la personnalité de Jésus peu mise en évidence  habituellement dans les textes, à savoir sa capacité à tisser des liens amicaux et à ne pas se situer uniquement, comme on l’imagine souvent, au dessus de la vie ordinaire et quotidienne de ses contemporains. Oui, Jésus, on peut le dire, avait une vie sociale et amicale, connaissait des liens intimes et savait se situer dans un solide et vaste réseau de relations.

C’est dans ce cadre qu’il faut situer le signe qui va être accompli aujourd’hui. Les différents protagonistes, à défaut d’être parfaitement connus, sont assez facilement identifiables : Si Lazare  (« Dieu a porté secours », dit son nom) après sa sortie du tombeau est simplement mentionné encore une fois ultérieurement par Jean, les deux sœurs, Marthe et Marie sont vraisemblablement celles que St Luc met en scène au chapitre 10 de son évangile dans un récit où la différence de leur tempérament est fortement soulignée. Le nom de leur village, mentionné par Jean, est déjà en lui-même tout un programme : Béthanie, « la demeure de la grâce ». C’est bien la grâce de Dieu qu’il va nous être donné de contempler et qu’il nous est demandé d’accueillir.

En effet, il ne s’agit pas  d’entendre la relation d’un simple fait-divers, il s’agit d’entrer dans une démarche de foi : « Cette maladie ne conduit pas à la mort ; elle est pour la gloire de Dieu », affirme Jésus. Une formule analogue se lisait déjà au début de la guérison de l’aveugle-né : « Ni lui ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »

Comment la gloire de  Dieu et ses œuvres peuvent-elles donc se manifester ?

C’est tout l’objet du développement du chapitre dans les dialogues qui vont suivre, introduits par des réflexions où Jésus laisse pointer, comme souvent chez St Jean, une certaine ambiguïté , ici à propos de la mort et du sommeil .

On trouverait le même genre de double sens dans le récit de la guérison de la fille de Jaïre dans St Marc : »L’enfant n’est pas morte, elle dort ». Jésus se présente comme le maître de la vie et de la mort, celle-ci n’étant, si l’on peut dire, qu’une variante du sommeil.

La révélation du véritable sens de ce sommeil va se faire au cours des deux rencontres avec Marthe d’abord, puis avec sa sœur Marie. Les deux rencontres commencent par la même réflexion de chacune des sœurs, cette réflexion, un reproche à peine voilé que nous aussi nous adressons souvent, d’une manière ou d’une autre, au Seigneur quand les événements ne se déroulent pas selon nos désirs ou nos prévisions : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ». « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? » Si Dieu était réellement bon, il ne permettrait pas ceci ou cela »...

Qui d’entre nous n’a jamais dit, pensé ou entendu de telles réflexions, qui sont également révélatrices de l’angoisse qui nous saisit comme aujourd’hui lorsque nous prenons conscience que la situation nous prend au dépourvu et nous laisse désemparés. Mais dans la bouche de Marthe, ce reproche affectueux est immédiatement suivi d’un acte de confiance qui va se  développer dans un dialogue de foi : »Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera ». Ce dialogue, que nous sommes invités à faire nôtre, va permettre de passer d’une affirmation générale : »Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour » à une expression  de la foi centrée sur la personne de Jésus lui-même, ce qui résume toute sa mission : « Moi je suis la résurrection et la vie ... Crois-tu cela ? » Alors Marthe se range délibérément et définitivement dans le camp des croyants, celui de Pierre à Césarée de Philippe : « Oui Seigneur, je le crois, tu es le Christ... ».

C’est au tour de Marie d’intervenir, dans les mêmes termes que sa sœur, mais le dialogue qui suit ne se compose pas de tournures verbales, il exprime une profonde communion de sentiments ; Jésus, par ses larmes, traduit la profondeur de sa nature humaine, touchée par le drame familial et amical. La sortie du tombeau, avec l’insistance de Marthe sur la réalité  physique de la mort, est l’occasion pour Jésus d’une nouvelle louange  dans laquelle il rappelle son lien unique avec le Père : « Père je te rends grâce parce que tu m’as exaucé...c’est toi m’as envoyé » Nous savons combien ce lien est fréquemment souligné par Jean dans son évangile et j’ai déjà eu l’occasion d’y faire allusion.

Contrairement à l’évangile de l’aveugle-né, qui se termine par le rappel de l’incrédulité   des pharisiens, mais de manière analogue au récit mettant en œuvre la femme de Samarie et ses concitoyens, le texte souligne la foi de beaucoup de ceux qui ont assisté au miracle . C’est une manière pour Jean de souligner la diversité et la complexité des rapports entre Jésus et ses contemporains, de rappeler aussi que, si la foi est proposée à tous, elle n’est jamais imposée  à personne. Bien sûr, comme je le signalais au début, dans cette étape de leur cheminement, les catéchumènes sont particulièrement concernés par ce signe de résurrection et invités à y acquiescer. En effet, à eux  -et à nous !- la question de la foi est constamment posée tout au long de ce texte, question décisive et redoutable : »Crois-tu cela ? » Chacun de nous est mis en demeure de se prononcer sur cette révélation et cette promesse, Jésus a triomphé de la mort et il veut nous associer à cette victoire ! Cependant, -et les jours auxquels nous sommes affrontés actuellement nous le rappellent -  notre foi ne nous dispense pas d’éprouver durement les deuils, les dépouillement quotidiens, la crainte de la mort, mais elle nous permet d’accepter, de comprendre et de vivre les événements quotidiens à la lumière de la vie supérieure à laquelle le Sauveur veut nous associer par sa propre résurrection.   

Cette espérance de vie renouvelée traverse la foi du peuple d’Israël depuis le moment où le prophète Ezéchiel, à un moment où tout semblait perdu, à eu l’intuition et exprimé la conviction que les tombeaux pouvaient s’ouvrir et laisser la communauté des fidèles être à nouveau habitée par l’esprit de Dieu. Cet esprit de Dieu, le Saint Esprit, habite en nous depuis le temps de notre baptême. Le laisserons déployer en nous toute la puissance de vie du Christ ressuscité vainqueur de la mort ? Avec St Paul, proclamons de tout notre être : » Celui qui a ressuscité Jésus le Christ d’entre les morts  donnera aussi la vie à nos corps mortels par son esprit qui habite en nous ». AMEN